Perspectives 2026 : face aux dangers, préparer l’avenir des musiques actuelles

2026-2028 : la période qui s’ouvre est celle de tous les dangers, et de tous les possibles.

Fédérer élus et professionnels pour des politiques culturelles cohérentes

De tous les dangers, parce que l’instabilité politique que nous connaissons depuis deux ans peut atteindre son paroxysme et déstabiliser une filière, celle des musiques actuelles, qui a pu se structurer et se professionnaliser grâce à son intégration dans des politiques publiques ambitieuses, pensées et mises en œuvre par le ministère de la Culture autant que par les collectivités. La compréhension du rôle que le développement culturel joue dans la cohésion des territoires, dans l’émancipation des habitants et des communautés, dans l’expérimentation de nouvelles manières d’être au monde, a permis aux politiques publiques de survivre aux alternances en s’inscrivant dans un temps long.

Mais depuis un an, la place des collectivités territoriales dans le financement public de la culture a été largement remise en question, au nom d’une rigueur budgétaire subie ou d’une idéologie choisie. La fin de ce consensus nous a interpellé sur notre capacité à fédérer autour de projets de territoires. Nous avons donc réalisé une étude pour objectiver, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, les conséquences de la baisse des financements publics. Ce processus nous a amené à réaliser le plaidoyer « Musiques actuelles en campagne » pour les élections municipales.

Ce travail est essentiel : les communes sont de loin les premiers financeurs de la culture et en particulier des musiques actuelles. Le résultat de ces élections peut enclencher une dynamique. L’objectif est que ce plaidoyer serve de ressource aux exécutifs qui seront élus les 15 et 22 mars prochains, mais également de première pierre en vue des échéances électorales qui suivront (présidentielles, législatives, puis départementales, régionales et même européennes).
Notre objectif est bien de renforcer les liens entre élus et professionnels des musiques actuelles pour mener à bien des politiques cohérentes sur les territoires, tant pour les artistes que pour les populations.

 

Assurer un équilibre territorial de la diffusion pour la survie de l’écosystème

Les questions d’équilibre territorial sont au cœur de l’avenir des musiques actuelles : comment faire en sorte que l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur des musiques actuelles continuent d’exister ? Que l’un de ses maillons n’agisse pas au détriment des autres et mette à mal l’ensemble de l’écosystème ?

Or aujourd’hui, l’un des principaux outils de redistribution du secteur, les taxes – billetterie et streaming – affectées au CNM ne peuvent jouer pleinement leur rôle du fait de leur plafonnement. C’est un autre danger qui nous guette, celui de l’affaiblissement de notre établissement de filière.

En 2025, le CNM a dû rendre au ministère de l’Economie et des Finances plus de 11M€, sur lesquels il devra honorer un droit de tirage. Il a dû aussi prendre en charge une partie du coût de la France Music Week. A cela s’ajoute une coupe budgétaire de 7M€ pour le CNM en 2026. Les conséquences de ces décisions sont immédiates : le dispositif d’aide aux salles de concerts baisse d’1M€ (soit 25%), et celui en faveur des producteurs de spectacles de 900 000€. Les aides transversales sont aussi menacées. D’après nos calculs, si le plafond de 58M€ qui s’applique à la taxe billetterie devait être maintenu, et que le produit de cette taxe continuait de croître à raison de 10% par an, alors dans 4 ans, l’ensemble du produit de la taxe serait absorbé par le droit de tirage : il ne resterait rien de l’enveloppe dédiée aux aides sélectives.

Aussi nous appelons, non pas à un écrêtement du droit de tirage, mais bel et bien à un déplafonnement total des deux taxes affectées au CNM. Il en va de l’avenir de cet établissement public. Nous espérons très sincèrement pouvoir y travailler collectivement avec l’ensemble de la filière pour y parvenir dès le PLF 2027.

Nous espérons aussi que l’ensemble des professionnels sera en capacité d’avancer de manière coordonnée sur le sujet de la prolongation des crédits d’impôt.
Aujourd’hui les trois crédits d’impôt affectés à la musique – CISV, CIPP et CIEM – sont déterminants dans l’économie des producteurs et dans leur prise de risque pour de nouveaux projets. Nous appelons donc de nos vœux que ces mécanismes fiscaux soient reconduits par anticipation dès les prochaines discussions budgétaires. Dans un contexte de contraction économique, nous avons plus que jamais besoin de visibilité. Avec une coupe de 173M€ dans la dernière loi de finances, le budget du ministère de la Culture ne va pas nous rendre plus optimistes.

Ainsi, la diminution de 40% des crédits du Fonpeps et les modifications d’application du dispositif sont une catastrophe pour l’emploi dans le spectacle et en particulier dans les musiques actuelles. Pour l’un des adhérents du SMA, un club de jazz de 260 places, ces modifications vont se traduire par une baisse de 90%, passant de 20 000€ d’aides à l’emploi à 2000€ cette année. Dans ce contexte, la proposition du MEDEF de durcir les conditions d’accès au régime des intermittents, en imposant 50 heures supplémentaires, nous semble encore plus indécente que d’ordinaire.
Quid alors de l’embauche d’artistes émergents ? Quid de l’embauche de premières parties ? Quid de la programmation d’esthétiques moins visibles comme le jazz ou les musiques improvisées, et donc du maintien de la diversité artistique ?

En 2026, nous souhaitons parler de souveraineté culturelle dans un monde qui s’internationalise et se dérégule vite, très vite. Comment garantir aux œuvres, aux artistes, aux productions françaises, les moyens de leur indépendance ? Comment soutenir les nouveaux artistes, imaginer les nouveaux courants ? Quel avenir pour la diversité des esthétiques quand le modèle économique qui cherche à s’imposer repose sur la massification et la croissance ?

Au vu du danger qu’ils font peser sur cette exception culturelle française, les mouvements capitalistiques à l’œuvre dans le champ des musiques actuelles, ainsi que les enjeux d’indépendance, seront au cœur de notre attention en 2026. Nous l’avons mis en évidence en 2025 dans notre cartographie du poids des 10 principaux opérateurs privés dans la chaine de valeur des musiques actuelles : la croissance de la valeur se concentre principalement entre les mains de quelques-uns.

En 2026, nous continuerons à travailler avec nos élus en vue de préserver un écosystème territorial équilibré. Nous appelons à ce que l’ensemble de la chaîne de diffusion soit pérennisée : des cafés concerts aux arenas, des SMAC aux stades, des festivals aux Zeniths. Des solutions existent et nous y travaillerons avec les futurs élus dans les communes. Nous espérons aussi que l’Etat et le CNM éclairent la situation et émettent des préconisations à cet endroit.

Ces questions seront par ailleurs explorées lors d’une exposition sur l’indépendance dans la musique, les médias et l’édition, qui sera inaugurée le 25 février à Ground Control et qui permettra de porter à la connaissance de toutes et tous les enjeux et dynamiques autour de l’indépendance.

 

Protéger les libertés de création et de programmation

Au cœur de la question de l’indépendance réside celle de la liberté d’expression. Les entorses à la loi et les entraves à cette liberté se sont multipliées ces dernières années, et la polarisation du débat en période électorale nous fait craindre une surenchère des atteintes. Nous serons plus que jamais vigilants et mobilisés pour que la loi et les libertés qu’elle protège soient respectées.

Depuis 2023, les atteintes et entraves se multiplient à un rythme presque hebdomadaire et sous des formes sans cesse renouvelées. En témoigne encore il y a peu l’attaque du conseiller régional d’opposition en Région Grand Est à l’égard du festival le Jardin du Michel suite à la programmation du groupe Sniper. Ces élus ou groupuscules parviennent indéniablement à déplacer la fenêtre d’Overton vers un tropisme réactionnaire, et malheureusement cela fonctionne parfois en période préélectorale. Certains élus ne prennent pas le temps de vérifier les faits ou de se rattacher à la loi et donnent raison à cette idéologie nauséabonde qui bafoue le droit au profit d’une certaine morale. La logique similaire est à l’œuvre dans le domaine des médias, comme le montre la commission d’enquête sur l’audiovisuel public.

Mais nous refusons de baisser les bras et saisirons le juge chaque fois que cela sera nécessaire, comme nous l’avons fait dans le cas du sabotage du spectacle de Marion Rouxin « Fille ou garçon ? » en 2023.

 

S’engager sur des enjeux sociétaux pour la filière

C’est donc une séquence pleine de dangers, qui s’ouvre, mais c’est aussi une période pleine de possibles. Charge à nous de les révéler et d’apporter notre contribution à l’écriture d’un autre récit. Nous avons ainsi initié plusieurs projets.

  • En réponse à la nécessité de nous adapter aux conséquences du changement climatique, et à l’objectif de réduction de notre empreinte carbone, le SMA a débuté en 2023 le projet Declic – Décarbonons le live collectivement. Les bilans carbone et les plans d’action des 18 entreprises pilotes ont été menés à bien. En début d’année, nous avons dévoilé le Manifeste d’engagements qui découle de ces travaux. Il fait désormais partie des documents à signer par l’ensemble de nos membres chaque année lors de leur adhésion ou ré-adhésion : ce Manifeste les engage. Nous avons ainsi réussi le pari de transformer une expérience collective à partir d’un échantillon de structures représentatives qui ont testé et innové pour l’ensemble d’un secteur.

  • Selon la même méthodologie – celle du temps long, du travail collectif, de l’expérimentation à partir d’entreprises volontaires au service de la filière – nous avons initié en 2024 le Pacte EMMA – Pour une action concertée pour le travail et l’emploi : Ensemble, repensons les Métiers des Musiques Actuelles. Le Pacte EMMA a réuni 20 structures représentatives de la diversité de notre secteur, qui ont accepté de tester, d’interroger leurs pratiques et d’expérimenter de nouvelles manières d’organiser le travail, de manager et de structurer la gouvernance. Au début de ce mois, nous avons organisé le hackathon de clôture. Grâce à l’engagement des structures participantes et à l’accompagnement exigeant et sur-mesure des consultants, nous avons restitué la richesse des travaux menés pendant ces deux années : outils concrets, nouvelles pratiques, enseignements collectifs. Ce n’est pas la fin mais le début d’une nouvelle étape, celle de la diffusion et de la mise à l’épreuve à plus grande échelle de ces nouvelles pratiques managériales et organisationnelles. Nous poursuivrons ce travail avec la volonté d’en faire bénéficier l’ensemble de la filière.

  • Dans la lignée de ce projet sur l’amélioration de la QVCT dans les musiques actuelles, nous abordons la question de la prévention des addictions. Nous participerons notamment à la clinique contributive du secteur culturel initiée par Thalie Santé, ainsi qu’au projet national porté par Addictions France visant à réduire les risques d’addiction en milieu professionnel. Ces démarches témoignent de notre volonté de prendre en compte l’ensemble des enjeux de santé et de soutenabilité du travail dans notre secteur.

  • En 2026, nous fêtons aussi les 10 ans de SoCoop, la SCIC que le SMA a contribué à créer avec 7 salles de concerts, la Fedelima et le RIF en 2016. Notre intention alors était double : d’une part reprendre la main sur les datas clients générées par la billetterie, d’autre part maîtriser les droits de location, dont les montants augmentaient au détriment des publics. Cette solution collective équipe désormais plus de 100 salles et festivals : SoTicket est devenue la solution coopérative conçue par et pour les musiques actuelles.

Dans un an, nous serons à quelques semaines seulement des échéances présidentielles. Grâce à l’ensemble de ces actions et projets, et plus globalement grâce à l’action de notre filière que nous appelons à être unie, nous espérons pouvoir appréhender l’avenir de la manière la plus sereine possible.

Plutôt que d’appuyer sur ce qui nous divise, regardons plutôt ce qui nous rassemble. Le danger qui s’annonce est grand, et dans deux ans, il sera trop tard.

Télécharger :