
Illustration : Tiffany Kleinbeck
Le 16 septembre 2026
Discours de clôture de Stéphane Krasniewski, président du SMA, à l’occasion du Congrès annuel 2026
Contre la résignation, quelle mobilisation du secteur culturel ?
C’est à moi que revient l’honneur du mot de la fin, de formuler une conclusion à ces riches débats autour de la question de la mobilisation face à la résignation.
Au début, il y a eu la banalisation. Avec la complicité de médias asservis, ou simplement obligés, la présence des idées d’extrême droite dans le débat public est devenue acceptable.
Ensuite, il y a eu l’institutionnalisation. Et les jeux politiques ont permis aux discours d’extrême droite de s’arroger la voix des oubliés, des dominés, de se respectabiliser, de s’institutionnaliser, et de faire oublier leurs origines inavouables. Lumir Lapray et Clara Deville ont ici parfaitement décrypté ces mécanismes et rappelé la responsabilité de chacun.
Aujourd’hui, il y a la résignation. Par l’effondrement organisé des corps intermédiaires et des contre-pouvoirs, des mécanismes de solidarité et de redistribution, l’avènement de l’extrême droite au pouvoir apparaît comme inéluctable, et beaucoup semblent s’y résigner, le secteur culturel apparaissant, dans ce paysage, comme une rare poche de résistance, source d’espoir, à moins que ça ne soit simplement du déni.
Mais si, finalement, cette résignation était une condition indispensable à la mobilisation ? Et si, pour rassembler, redécouvrir ce qui nous lie et inventer de nouvelles alliances, il fallait d’abord penser la défaite et ses conséquences, se faire la violence d’imaginer vivre sous un régime d’extrême droite. En disant cela, je pense au projet de La Digue, que Pouria Amirshahi nous a présenté en nous invitant à penser l’après depuis l’ailleurs. Mais je n’oublie pas que, pour certains d’entre nous, à Carcassonne, Perpignan, Bagnols-sur-Cèze, Castres ou Montauban, c’est déjà une réalité ! Au contraire, ces avant-postes témoignent de ce que signifierait, à l’échelle nationale, la bascule vers une société fondée sur des valeurs opposées à celles qui nous rassemblent ici. En 1932 déjà, Bergson définissait le socle idéologique de l’extrême droite par le triptyque : autorité, fixité, hiérarchie.
Parce que là où nous rêvons d’émancipation, ils veulent nous fixer, nous immobiliser dans une identité, dans des frontières, dans un passé exalté. Là où nous cherchons l’inclusion, ils créent la hiérarchisation, la ségrégation. Là où nous revendiquons la liberté d’expression, ils orchestrent la censure. Là où nous tissons des liens, du collectif, ils divisent, essentialisent. Là où nous parlons création, ils crient traditions, comme si les deux concepts s’excluaient. Là où nous voulons de la diversité, ils organisent l’uniformisation par la concentration économique…
Car dans la stratégie de l’extrême droite, l’idéologie est au service d’un projet économique : il suffit pour s’en convaincre d’observer ce qui se passe aux Etats-Unis, en Argentine, en Italie, en Russie… Les puissances de l’argent se sont mises au service des forces qui leur garantissaient une dérégulation totale des marchés. Extractiviste, leur projet ne prend pas en compte les effets du changement climatique et la nécessité de nous adapter. Népotiste, il favorise la concentration et l’accaparement des richesses par quelques-uns. Techno-solutionniste, il s’oppose notamment à tout encadrement de l’Intelligence artificielle, et le témoignage de Laure Darcos sur le parcours de son projet de loi est éloquent.
Or, comme l’ont rappelé Thomas Paris et Raphaël Herrerias, pour continuer de contribuer à la production et à la diffusion d’une offre culturelle diverse et ouverte à tous, en phase avec les enjeux sociétaux et environnementaux de demain, notre filière a besoin de régulation. C’est notamment le rôle du CNM, dont la capacité de redistribution est aujourd’hui bridée par le plafonnement des taxes qui lui sont allouées, symptôme d’une fragilité qui pourrait, demain, remettre son existence en jeu. Jean-Baptiste Gourdin sait pouvoir compter sur notre mobilisation pour défendre un établissement au service de toute la filière.
A cette réalité s’ajoute l’urgence d’échéances électorales qui appellent une mobilisation globale, ferme et rapide. Pour ce faire, il nous faut avant tout définir les enjeux qui nous rassemblent : les échanges de ce matin y ont largement contribué et je remercie tous les participants. Nous avons rappelé, et c’est indispensable, les dangers que l’extrême droite fait peser sur notre manière de vivre, notre façon d’être au monde, mais il n’y a pas de meilleur ressort à la mobilisation que celui d’un espoir mis en récit. Il nous faudra donc, dans les mois qui viennent, rappeler sans cesse les raisons et les valeurs qui motivent nos actions. C’est le sens de la campagne +Que la Musique qui implique l’ensemble de la filière, festivals, salles, producteurs, labels, médias… Pour affirmer que certes, on produit, on diffuse, on podcaste, on grave de la musique, mais avant tout, on fabrique du lien, on façonne du rêve, on donne du sens. Et c’est là l’essentiel.
Chacun à nos endroits, nous avons la possibilité de mobiliser nos partenaires de l’éducation, de l’insertion, de l’action sociale, de la santé, des porteurs de projets de ce tiers secteur qui maille nos sociétés et leur donnent de l’épaisseur. Mais cela ne comptera pour rien si le public, dans toute sa diversité, ne partage pas notre combat. Et c’est pour cette raison que le rôle des artistes est central. Ce sont eux qui donnent à cet engagement toute sa valeur, sa légitimité, eux qui, grâce au lien particulier qui les unit à leurs communautés, peuvent démultiplier l’impact d’une campagne, et l’initiative Cultures Futures, représentée par Raphaël Herreiras est le signal d’une mobilisation nouvelle, porteuse d’espoir.
Ces trois jours riches de débats, de réflexions, d’échanges, de contradictoire aussi, avec vous adhérentes et adhérents et également avec vous chers partenaires – merci encore pour votre présence nombreuses et nombreux – laissent augurer de toute notre détermination pour construire collectivement cet avenir désirable et joyeux. Le conseil national nouvellement élu est plus que jamais déterminé à s’y employer. Alors mobilisons-nous aujourd’hui. Demain, il sera trop tard.